Antoine Roche, gardien des Vernettes (1980-1990)

Lors qu’arriva pour lui l’âge de la retraite en 1979 (à 58 ans, c’était la belle époque), ayant achevé son travail de chef du personnel à l’usine de Moûtiers qui fermait ses portes, Antoine Roche envisagea la possibilité de devenir gardien du sanctuaire de Notre-Dame des Vernettes. Il le fréquentait depuis longtemps, ayant vécu entre Moûtiers et Aime dès 1949. Amateur d’alpinisme, il connaissait tous les recoins du massif du Mont Pourri et avait toujours eu une sympathie particulière pour les Peiserots.

Rappelons aussi que le désir profond de se retirer pour prier l’avait toujours habité. Certes, il s’est marié, a eu des enfants et une vie conjugale pas très simple, de multiples engagements sociaux et culturels. Mais sa brève expérience de vie monastique dans sa jeunesse n’était pas qu’une petite parenthèse désormais oubliée. Les retraites en monastères et autres hauts-lieux spirituels ont jalonné son parcours. Intuitif et bien conscient de la soif spirituelle de ses contemporains, il avait fort bien compris qu’une chapelle aussi belle que celle de Notre-Dame des Vernettes, si elle était ouverte au public le plus souvent possible, attirerait bien du monde.

Cependant, ce n’était pas un homme de marketing. Il désirait d’abord pouvoir faire une expérience personnelle de prière, et rendre ainsi le lieu accessible. En accord avec le curé de Peisey et Landry de l’époque, et soutenu par quelques laïcs du coin, il s’est donc mis à vivre aux Vernettes, d’abord par périodes puis de plus en plus à temps complet, à partir de 1979-1980. Quelque peu victime de son succès, il cherchait à obtenir le silence autour de la chapelle mais les sympathiques “pélerins” n’arrêtaient pas de faire du bruit, soit en entrant dans la chapelle et en s’extasiant à voix haute, soit en s’allongeant dans l’herbe dehors et en continuant à faire leurs commentaires encore plus fort. Il y eut aussi quelques petits vandales qui saccagèrent une ou deux stations du Chemin de Croix refait à neuf. Mais il en fallait beaucoup plus pour impressionner “Antoine”, comme tous l’appelaient, ou encore “le moine” pour qui ne le connaissait pas encore. En effet, on ne réchappe pas à la Libération de Colmar en compagnie des tirailleurs sénégalais , puis à la guerre en Indochine et à plus de 30 ans de métallurgie française, pour s’arrêter devant quelques petits voyous inconscients.

Ses conditions de vie étaient spartiates. Mais, vous l’avez compris, ce n’était pas son problème. Et puis, il menait là-haut une vie fort saine. Adoration eucharistique, lecture de la Bible, marche à pied, nourriture bio avant la lettre. Certes, il descendait de temps en temps dans la vallée pour voir certains proches et avait aussi une chambre à Peisey quand l’hiver était trop rude. Mais, dans l’ensemble, il tenait bon.

Sa présence, en plus des pèlerins quotidiens, permettait aussi à d’autres personnes de venir faire un séjour aux Vernettes: prêtres, religieux et religieuses, laïcs. C’est ainsi qu’entre 1981 et 1990, je suis venu moi-même plusieurs fois pour une quinzaine de jours pendant les vacances d’été avec d’autres membres du mouvement des Focolari dont je fais partie. Et parmi les plus fidèles, il y avait un certain Mario Ponta qui se trouve être aujourd’hui le prêtre qui suit le sanctuaire.

Ce fut aussi l’époque de certains travaux de restauration, d’autant plus nécessaires que la chapelle des Vernettes était toujours plus fréquentée. Cierges et cartes postales partaient à bonne cadence.

Mais au bout d’une dizaine d’années, Antoine Roche commença à ressentir de sérieux problèmes de santé. C’étaient les premiers signes du Parkinson qui allait provoquer un écroulement physique et psychologique dans un premier temps. Il dû donc quitter les Vernettes, renoncer à conduire (il avait à peine passé les 70ans). Il accepta la solution de venir en région parisienne où je vivais dans une communauté des Focolari. Ayant trouvé une bonne maison de retraite médicalisée, il s’y installa mais, rapidement, le parkinson se développa et il vécu pratiquement une douzaine d’années assis ou allongé, dans cette maison de retraite, jusqu’à sa mort le 14 août 2003, en pleine canicule, à l’hôpital Béclère de Clamart (Hauts-de-Seine) où il avait été porté d’urgence après une déshydratation.

Au cours de ces années, je le voyais en général deux fois par semaine. Il recevait aussi, de temps en temps, la visite d’autres amis Focolari, ou d’autres proches qui venaient exprès, parfois de loin, pour le voir. La période la plus difficile fut d’accepter d’être totalement dépendant. Mais une fois passé ce cap très éprouvant, sa vie intérieure, sa pratique de la prière lui ont permis de tenir, avec des hauts et des bas, certes, mais en ayant rejoint une certaine paix.

Ainsi, l’expérience de la prière vécue aux Vernettes, et déjà bien avant, a continué. Grand admirateur de Charles de Foucauld, il a fait sienne la prière d’abandon (1) du saint ermite du Sahara. Elle fut lue à son enterrement. Il repose dans le cimetière d’Aime, dans le caveau familial, aux côtés de sa fille Jeanne-Françoise (1973), sa fille Marie-Agnès (2013) et son épouse Jacqueline, née Resler (2019).

Henri-Louis Roche (Loppiano, Italie, 15 mai 2023)

(1) Mon Père, je m’abandonne à toi…